Carnet de voyage (2)

Le second thème de ma mission aux États Unis concernait l’exploitation du gaz de schiste et ses conséquences sur l’économie et l’environnement. Il y a très longtemps que je voulais creuser cette question en me rendant sur le terrain au contact des professionnels. Autant dire que ma « traversée du désert » a du bon pour prendre le temps d’écouter et de comprendre. Industriels, lobbyistes, ONG, spécialistes des administrations environnementales locales et fédérales, labos de recherche, ouvriers sur les chantiers, tous ont accepté à Washington comme sur les sites de forage de Pennsylvanie, de répondre à nos questions, avec ou sans langue de bois…

Je rappelle les enjeux.

Le lancement de forages de gaz et de pétrole de schiste au milieu des années 2000 dans plusieurs états américains et canadiens a constitué un moteur considérable de croissance et d’emploi dans ces régions. Il faut avouer toutefois que la bataille des chiffres pour évaluer ce phénomène fait rage entre les « pros » et les « antis »… Difficile d’y voir clair ! Certains parlent de 100 000 emplois directs créés d’autres de 500 000, les plus optimistes d’1,4 millions emplois d’ici 2035… Ce qu’il faut rapporter aux 155 millions d’actifs américains. Certains parlent de « miracle » économique qui aurait permis aux Etats-Unis de sortir de la crise de 2008. D’autres pointent une illusion de court terme, rappelant que le rendement d’un puits peut décliner de 60% à 90% dès la première année. Toujours est-il que nul ne peut contester que, grâce aux gaz et pétrole de schiste, les Etats-Unis sont devenus en 2014 le premier producteur mondial d’hydrocarbures, devant l’Arabie saoudite. Ce n’était plus arrivé depuis 1975

Pour faire accepter à la population en zone faiblement peuplée les nuisances liées à cette exploitation, les industriels ont fait valoir un argument de poids : le profit financier à partager. Rappelons qu’aux États Unis, depuis la « gold rush » du 19ème siècle, le propriétaire du sol l’est aussi de son sous-sol. C’est donc une manne considérable pour lui. Même chose pour les villes et villages alentours qui bénéficient d’innombrables investissements publics : écoles, crèches, bibliothèques payées pour partie par les entreprises (oui, nous sommes bien aux États Unis !!) avec un produit fiscal conséquent pour les collectivités et leurs administrés. Culturellement, le mythe de l’or noir, encore très ancré dans certains Etats, facilite aussi le lancement d’exploitations. Des villes nouvelles naissent autour de puits attirant, dans une forme de « revival » de la ruée vers l’ouest, des Américains venus de tout le pays… Etonnant bégaiement de l’histoire !

Site d'exploitation de gaz de schiste de Morgan en Pennsylvanie.

Mais tout cela a des conséquences environnementales à long terme que personne n’est capable d’évaluer précisément. Pas moins de 7 risques et donc 7 critères de recherche ont été identifiés par le département fédéral de l’énergie : l’optimisation des ressources utilisées pour l’extraction (l’eau en particulier), la préservation de la qualité de l’eau face au risque de contamination, la disponibilité de l’eau (risque de pénurie), la qualité de l’air sur zone, la santé humaine, les conséquences écologiques sur l’état des ressources naturelles et, enfin, SURTOUT, le risque sismique. Pourquoi s’inquiéter de tout cela ? Parce que la technique utilisée, celle du « fracking » pose question. Elle consiste à fracturer les couches des roches mères où sont emprisonnés les hydrocarbures, à plus de 1000 mètres de profondeur, grâce à l’injection à très haute pression d’un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques. Le gaz et le pétrole ainsi libérés sont ensuite récupérés via des forages horizontaux. Les nappes phréatiques sont-elles polluées ? Les ressources hydrauliques sont-elles inconsidérément gâchées par cette technique ? Quid du risque de causer des tremblements de terre ? Là encore, les débats entre experts font rage…

Site d'exploitation de gaz de schiste de Morgan en Pennsylvanie.

Alors pour la France, que doit-on faire ? Je reviens de cette visite avec des idées simples :

d’abord, interdire complètement de s’intéresser au sujet (alors que les progrès techniques sont réels pour réduire les risques et que les perspectives de croissance et d’emploi sont très importantes) est aussi stupide que de devenir un défenseur béat de cette nouvelle source d’énergie, qui comporte des atouts et des risques.

– ensuite, il faut donner une impulsion nouvelle à la recherche en labo et à l’expérimentation avec une vigilance extrême mais sans a priori idéologique. Question pratique : on prétend que le sous-sol de certaines régions françaises regorge de gaz de schiste, peut-on en savoir plus ?

– il faut, comme aux États Unis, entamer une discussion sans tabou avec les experts et les citoyens sur ce sujet. Multiplier les intervenants, entendre les « pour » et les « contre » avec respect, écouter et analyser les « best practices » et les « worst cases » venues de l’étranger, parler de tous les enjeux économiques, financiers, écologiques, humains et réfléchir, en fonction des résultats, à une modification du code minier…

– enfin, nous devons avancer en parallèle sur l’énergie de demain. A terme, le renouvelable prendra de plus en plus le relais des énergies fossiles. Si l’on en croit l’économiste américain Jeremy Rifkin, l’avenir est à une énergie « décarbonnée », locale, décentralisée, produite directement par les citoyens. Ce qui serait aussi un gage d’indépendance énergétique. Pas sûr que Rifkin soit prophète en son pays… Mais je crois qu’il a le mérite de poser de bonnes questions. Le statu quo énergétique est impossible à cause de l’augmentation de la population mondiale et du réchauffement climatique. La France a de nombreux champions énergétiques, elle a tous les atouts pour être de celles qui inventeront l’avenir dans ce domaine.

Il y a près de 60 ans, des ingénieurs français soutenus par les gouvernements d’alors, ont lancé le processus qui a permis à la France de s’assurer une quasi totale indépendance pour sa production et consommation d’électricité, grâce au nucléaire civil. La France d’alors, dans un consensus national majeur a choisi de prendre un risque calculé qui a contribué, ce que beaucoup feignent d’ignorer, à sa puissance économique.

Je ne prends pas ce parallèle par hasard. Il y a des similitudes troublantes. Les Français ont besoin d’imaginer de nouvelles perspectives, de nouveaux challenges. Ils tournent en rond comme des lions en cage, à attendre la prochaine hausse des impôts et du chômage. Pas de sursaut français, sans nouvel horizon. Je ne sais pas dire aujourd’hui si le gaz de schiste sera ce nouvel horizon ou sera au contraire trop dangereux pour être exploité. Mais s’interdire de réfléchir de manière rationnelle et apaisée à ce sujet me paraît peu responsable.

Qu’en pensez-vous ?

A très vite.

JFC.

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