Au cœur de Barkhane, Barkhane au cœur

De retour de trois jours passés avec mon ami le député du Var Olivier Audibert-Troin au milieu de nos soldats engagés dans l’opération Barkhane, je veux partager avec vous quelques impressions et réflexions sur l’état de nos forces armées et sur les enjeux de notre présence au Sahel.

1/ Nos soldats font mon admiration. J’ai trouvé chaque homme à son poste dans un contexte qui reste très tendu. Il faut aller sur le terrain pour mesurer les trésors de bravoure et d’ingéniosité de nos soldats. Le théâtre d’opération où l’armée se déploie est cinq fois plus étendu que la France avec une population parmi les plus déshéritées au monde et des infrastructures quasi inexistantes. L’environnement naturel est hostile : températures caniculaires, extrême humidité, paludisme, sable et insectes omniprésents. Dans les camps détachés du Nord Mali ou du Nord Niger, il faut vivre avec des gilets pare-balles par plus de 50 degrés à l’ombre. Les conditions de vie sont spartiates (« rustiques » pour reprendre le mot pudique des militaires eux-mêmes) : au camp de Gao, la plupart des hommes vivent des semaines entières dans des tentes sommaires, sans permission de sortie. Et encore, je n’évoque pas la question des soldes aussi peu élevées que les risques le sont... Je pense à cet égard aux convois qui empruntent des pistes parfois truffés de mines ou autres IED (Improvised Explosive Device, soit des engins explosifs improvisés). D’ailleurs, trois de nos soldats ont péri en avril dernier dans leur VAB (véhicule de l’avant blindé) qui a sauté sur l’un de ces engins posé par des terroristes. La carcasse déchirée de leur véhicule resté à Gao avant son transport en France, rappelle que le tragique est, hélas, aussi une réalité pour nos hommes.

Que ce soit à N’Djamena, où, autour du général Xavier de Woillemont, s’organise le commandement opérationnel de la plus grande « OPEX » française qui engage 3000 hommes sur un territoire aussi vaste que l’Europe ; que ce soit à Niamey, où l’armée de l’air a organisé un « Hub » qui accueille le trafic annuel d’un aéroport de la taille de Bordeaux ;que ce soit à Gao où plus de 1000 soldats sont casernés, prêts à rayonner dans tout le Mali ; que ce soit à Tombouctou où un détachement de chasseurs Alpins défend cette ville sainte, posée le long du fleuve Niger ; par leur abnégation, leur courage, leur professionnalisme, leur enthousiasme, ces hommes et ces femmes engagés au service de notre pays font honneur à notre drapeau. Les hommes – et les femmes – de Barkhane sont une fierté pour tous les Français. Et les Français ne le savent pas assez.

2/ Leur courage n’est pas vain : l’opération Barkhane est une mission essentielle pour lutter contre le terrorisme et assurer la sécurité des Français. Revenons en quelques mots sur la genèse de cette opération. La décision de faire tomber Mouammar Kadhafi en octobre 2011 a eu un effet domino désastreux pour tout le Sahel qui n’en finit pas de payer les conséquences dramatiques du chaos Libyen, provoqué par la décision de Nicolas Sarkozy et de son gouvernement. La chute de Kadhafi a en effet entraîné une prolifération d’armes de guerre dans la région. Des combattants Touaregs ayant soutenu Kadhafi sont rentrés au Niger et au Mali, tandis que les groupes djihadistes qui gravitent dans la région faisaient leur « marché » d’armes. Le nord du Mali s’est embrasé dès janvier 2012, avec les attaques du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) touareg allié aux islamistes d’Ansar Eddine. En quelques mois, l’alliance des djihadistes et des indépendantistes Touaregs a mis l’armée malienne en déroute. A Gao et Tombouctou, la charia fut imposée. En janvier 2013, les terroristes étaient à 70 kilomètres de Mopti la troisième ville du pays. C’est alors que les autorités maliennes firent appel à la France. Avec une réactivité record, la France a déclenché l’opération Serval et libéré le Mali. Remarquable succès.

La France, en août 2014, a alors lancé l’opération Barkhane. Car après avoir défait militairement les groupes terroristes, via Serval, l’objectif était de stabiliser le Sahel afin d’empêcher qu’il ne devienne une base arrière du djihadisme et d’aider les Etats de la région à se reconstruire pour être en mesure d’assurer par eux-mêmes leur défense. Deux ans après le lancement de Barkhane, ces objectifs sont en partie remplis : le terrorisme n’a pas disparu au Sahel, mais il est remarquablement contenu. Les groupes djihadistes semblent dans l’incapacité de monter des opérations d’envergure. Si la France n’avait pas été engagée sur ce terrain, il est certain que le terrorisme aurait prospéré dans cette zone et sans doute jusqu’en Europe. A été parallèlement créé un G5 Sahel : Tchad, Niger, Mali, Mauritanie, Burkina Faso qui permet une coopération efficace des pays concernés, avec le soutien de la France. Mais les progrès sont lents et nos forces sont probablement présentes pour de longues années sur ce théâtre d’opération. Je regrette d’ailleurs le décalage entre l’effort consenti par notre armée et la faiblesse de l’aide française au développement (AFD) apportée en parallèle, alors que la paix se gagnera aussi sur ce terrain-là. Il est indispensable que le ministère des affaires étrangères, en charge de l’AFD, accompagne mieux celui de la Défense ! C’est un chantier pour les années à venir.
Le mérite de nos forces est d’autant plus grand qu’au-delà des difficultés liées à la dureté du terrain, que j’évoquais plus haut, notre armée souffre d’une absence criante de soutiens et de moyens. La France est presque seule engagée sur ce terrain. Nous portons l’essentiel de cet effort (avec les forces locales et les troupes de l’ONU) qui, pourtant, est au service du bien commun mondial. L’Europe, par exemple, s’investit peu aux côtés de la France : quelques détachements, numériquement très faibles, de soldats allemands et espagnols sont présents avec nous. Au Sahel je mesure combien la fameuse Europe de la défense est une chimère totale… Il est incompréhensible que les Allemands, première économie européenne, et première armée d’un point de vue budgétaire, ne s’investissent pas plus. Les Etats-Unis apportent une aide indispensable sur le plan logistique et du renseignement, mais n’engagent pas de troupes au sol… Cela montre que l’armée française conserve la capacité de monter une opération d’envergure à l’extérieure de ses frontières tout en soulignant l’incurie européenne dans une zone qui devrait relever de sa responsabilité directe…

En plus de ce relatif abandon international, nos armées luttent contre une vétusté inquiétante des matériels. Concrètement, sur la base aérienne de Niamey, j’ai vu des avions de chasse et de transport temporairement immobilisés à cause de soucis mécaniques à répétition. J’ai vu à Gao une équipe extraordinaire de mécanos se battant pour maintenir en état de marche un parc de véhicules blindés datant en partie des années 70-80 ! Clairement, la capacité opérationnelle de nos forces est réduite faute d’investissements suffisants. Si nous ne modifions pas la trajectoire budgétaire, notre armée se paupérisera à grande vitesse. Sans moyens supplémentaires, nous ne serons plus à court terme capables de monter seuls une opération de l’ampleur de Barkhane.

3/ Les trois jours sur le terrain d’opération sahélien ont conforté mes intentions. Si je suis élu Président de la République, j’engagerai immédiatement un tournant sécuritaire majeur. Car depuis 10 ans, de manière irresponsable, nous avons baissé la garde. Comment en est-on arrivé là ? Une erreur fondamentale d’analyse a été commise : celle de croire que la France et l’Europe étaient entrées dans un monde post-historique où nous n’avions plus d’ennemis. D’où un désengagement progressif de la défense. Le choix a été fait de faire porter essentiellement sur l’armée l’effort de réduction des dépenses publiques. Cela procédait d’une certaine lâcheté car, contrairement à l’Education nationale ou à la SNCF, les militaires ne font pas grève.

La gauche n’est pas la seule responsable de ces coupes de nos effectifs et moyens. La droite est « co-coupable » du sacrifice de notre armée. Le budget de la défense est passé de 38,1 milliards € en 2007 à 32 milliards en 2012. Depuis il est descendu « seulement » à 31,4 milliards €… Quant à la diminution des effectifs elle ne date pas de 2012 :– 41 840 personnes entre 2007 et 2012 contre -17 217 personnes depuis 2012...

La France est donc en pratique incapable de faire face à de nouvelles menaces : nos 15 000 hommes d’Opex sont tous mobilisés sur Barkhane, en Centrafrique, au Liban, Jordanie, Golfe de guinée... En outre nos équipements sont vétustes et souvent indisponibles car en maintenance (seuls 38% de nos équipements sont en moyenne disponibles). Donc si nous conservons la possibilité de dissuader par notre force nucléaire, nous n’avons plus la capacité de nous déployer fortement sans appeler au secours nos alliés américains. Or nous avons beaucoup d’ennemis. L’urgence est bien de se réarmer. Le rôle du chef des armées, c’est de fixer un cap stratégique et de donner un cadre global qui permette d’assurer une défense optimale de nos intérêts vitaux. Dans cet esprit je propose un plan en 4 points :

a. Il n’y a pas de politique de défense sans diplomatie claire. C’est la diplomatie qui guide la politique de défense. En l’espèce, il faut pour commencer nommer les ennemis, ce que l’on rechigne à faire depuis des années. Pour moi, la situation est claire : la France et l’Europe font face et vont devoir faire face de manière grandissante au dérèglement du monde arabo-musulman. La France est en première ligne dans ce combat : d’abord parce qu’elle est l’armée la plus à même d’assurer la stabilité de ces régions (notamment en Afrique) ensuite parce que le terrorisme islamiste nous a désigné comme son principal ennemi. L’objectif diplomatique et militaire de notre pays est donc d’éradiquer la menace terroriste islamiste et contribuer à assurer la stabilité de l’Afrique et du Moyen-Orient.

b. Pour réaliser cet objectif, il faut réinvestir massivement dans la défense nationale. En ce qui concerne les moyens humains, j’ai proposé –et budgeté- dans le cadre d’un plan Marshall pour la sécurité d’augmenter de 10 000 le nombre de militaires au cours du prochain quinquennat. C’est le maximum qu’on puisse faire alors qu’on estime la capacité de recrutement et de formation de l’armée à environ 2000 personnels supplémentaires par an. Cela permettra de redonner une capacité opérationnelle de déploiement plus forte à l’armée qui n’a plus de marge de manœuvre aujourd’hui. J’ajoute que le rôle de de nos soldats n’est pas de faire du maintien de l’ordre mais de vaincre les ennemis que le pouvoir politique lui désigne. A cet égard l’opération Sentinelle relève de l’affichage et épuise les hommes sans efficacité opérationnelle. Pour les moyens matériels, il n’est pas question de sacrifier la dissuasion nucléaire. Au contraire, il faut la conserver dans ses deux composantes (aéroportée et sous-marine) car c’est l’assurance-vie de la Nation, c’est elle qui assure notre crédibilité internationale et justifie largement notre siège au Conseil de Sécurité de l’ONU. La création d’une Agence du renseignement technique qui mutualiserait, sur le modèle de la NSA américaine, les moyens et agirait pour l’ensemble des services de renseignement est aussi prioritaire.

Plus largement, il faut passer de 1,4 % à 2 % du PIB d’ici 2027 pour le budget de la défense. Cela implique de dégager environ 25 milliards € sur le prochain quinquennat. C’est à la fois beaucoup d’argent et une somme raisonnable (5 milliards par an, c’est un peu plus d’1% du budget de l’Etat) surtout vu l’importance des enjeux. Les récents cadeaux électoraux de François Hollande ont un coût de 6,5 milliards d’euros en 2016. Leur annulation permettrait de financer le besoin de financement de la défense. Après, ce n’est pas au futur chef de l’Etat de décider, à la place de l’Etat-major, des équipements qui leur sont nécessaires pour réussir les missions qu’on leur a assignées. Faisons confiance aux professionnels pour cela !

c. L’effort français de réarmement ne doit pas être isolé, c’est toute l’Europe qui doit prendre conscience de cette nécessité de relever la garde. L’Allemagne, première puissance économique européenne, a le devoir de réinvestir le champ diplomatique et militaire. L’Italie et l’Espagne (qui a consacré 0,47% de son PIB à la défense en 2015) ne doivent pas abdiquer leurs responsabilités en méditerranée ! De même, malgré le Brexit, nous aurions tout intérêt à travailler avec l’armée britannique, en nous appuyant sur les accords de Lancaster House de 2010, pour mutualiser certaines fonctions support, développer des matériels de pointe (nous travaillons ensemble par exemple depuis mars 2016 sur le futur avion européen de combat)… Ce programme de rééquipement est le meilleur moyen de relancer l’industrie française de défense qui a retrouvé des couleurs à l’exportation mais manque de perspectives. La France doit proposer à ses partenaires des programmes d’armement communs. L’Europe de l’armement doit donc à tout prix être relancée.

4/ Enfin, il n’y a pas de politique de défense possible sans promotion du patriotisme, de l’amour du drapeau…C’est pourquoi je propose des mesures simples qui visent à redonner l’amour de la France, le sentiment de partager une communauté de destin : rendre obligatoire le lever du drapeau à l’école et le chant de la Marseillaise ; remettre en place un service national obligatoire pour les filles et les garçons ; réinvestir dans la réserve militaire qui est actuellement à environ 15 000 hommes (hors gendarmerie), il faudrait pouvoir la doubler.

La France n’est grande que lorsque son armée est forte. C’est ce que j’ai compris au Sahel au contact de nos hommes. C’est l’un des enjeux majeurs du prochain quinquennat. Si les circonstances le permettent et que les Fançais le veulent, ce sera l’un des piliers de ma feuille de route.

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