« Sophia, le premier robot humanoïde citoyen », cette femme qui va changer le monde

Dans les allées du Web Summit de Lisbonne en novembre dernier, Sophia bougeait, pensait et discutait avec les passants. Rien d’étonnant, je vous l’accorde. A un détail près : Sophia est un robot humanoïde doté d’intelligence artificielle.

Le Frubber (pour « flesh rubber », un matériau breveté) donne au visage de Sophia une consistance proche de la peau humaine et reproduit de façon impressionnante nos expressions faciales. Son cerveau, lui, est composé d’un réseau de neurones artificiels. Grâce à eux, elle peut reconnaître quelqu’un, entretenir une conversation et même apprendre par elle-même. Ben Goertzel, le « père » de Sophia, est convaincu que les robots humanoïdes seront un jour des citoyens comme vous et moi.

D’ailleurs, quelques jours avant son escapade lisboète, Sophia était l’invitée du Future investment initiative à Riyad. À cette occasion, elle fut le premier robot à recevoir une nationalité – la nationalité saoudienne. Les droits garantis à Sophia par sa nouvelle nationalité n’ont cependant pas été évoqués. Le ministère public saoudien a aussi annoncé la prochaine arrivée du robot dans les parcs de Riyad pour assurer un accueil et aider les personnes âgées.

Deux « humanités ». La citoyenneté accordée à Sophia redéfinit les contours de la notion d’humanité. Cette imitation du réel semble masquer une problématique anthropologique plus profonde : la place de l’Homme en société, et par extension sa place dans l’univers. En devenant lui-même créateur, se prend-il pour un dieu ? Avons-nous là les prémisses d’une société où homo sapiens ne serait plus seul à gouverner notre planète et partager le pouvoir avec d’autres espèces artificielles à l’apparence humaine ? Ou carrément se scinder en deux « humanités » distinctes ?

En réalité, les capacités techniques que l’intelligence artificielle offre à Sophia sont bien inférieures aux annonces de ses concepteurs. Sophia, loin de penser de manière autonome, ne semble être qu’une imitation du réel. La technologie existante et les aptitudes de Sophia nous renvoient davantage vers un principe visant à calquer l’homme, ses actions et ses émotions, sans son souffle de vie. Cet anthropomorphisme est au cœur des réflexions sur l’intelligence artificielle depuis le début du XXIe siècle. Elle était par exemple l’objet du film I, Robot (2004) où le personnage joué par Will Smith dénonce la tendance à vouloir rapprocher les robots le plus possible des humains.

Les robots humanoïdes représentent de toute façon une part minime de la robotique. La priorité des chercheurs n’est pas tellement de singer l’homme mais de concevoir des machines intelligentes qui peuvent faciliter son quotidien, le décharger des tâches ingrates et lui permettre de se libérer du temps au profit de sa vie sociale.

Il ne s’agit donc pas de tomber dans le fantasme du remplacement de l’homme par le robot ni dans la peur désinformée de l’inconnu. Il faut nous préparer au changement, à cette nouvelle révolution industrielle. La transformation technologique engagée par le développement exponentiel de l’intelligence artificielle est inéluctable. Le cas de Sophia doit alors nous amener à réfléchir sur l’évolution législative et réglementaire relative à l’intelligence artificielle. Comment assurer la mutation du monde du travail ? Comment protéger l’éthique humaine ? Comment familiariser tout le monde à l’utilisation de l’intelligence artificielle ? Quelle est la feuille de route à suivre pour valoriser les atouts économiques de la France dans ce domaine ? Quel est le rôle de l’Etat dans un monde où règne l’intelligence artificielle ?

Scénario absurde. Il est important pour nous, hommes politiques, de donner des réponses à ces interrogations au risque de voir sinon des humains se sentir considérés comme « sous-hommes » ou déposséder de leur dignité humaine face à l’arrivée des robots. L’homme et l’intelligence artificielle sont complémentaires plutôt qu’en compétition. N’oublions pas que c’est l’homme qui crée la puissance de la machine et que c’est lui qui décide de la façon de l’employer. On l’a bien vu avec les smartphones et toutes leurs applications intelligentes. Bien entendu, une adaptation réciproque entre l’homme et la machine est nécessaire.

Une chose est en tout cas absolument sûre : il y aura toujours des compétences cognitives que l’intelligence artificielle ne sera pas capable d’avoir. Je pense à la créativité. J’ai découvert le premier scénario écrit par un robot, Sunspring d’Oscar Sharp, lors de l’exposition Artistes et robots au Grand Palais. Le scénario est plus qu’étrange, il est absurde, et pourtant le robot-scénariste a ingéré des dizaines de films. Je pense évidemment aux interactions sociales, à la chaleur humaine et à l’amour. Je pense enfin à la conscience qu’un être a de lui-même, des autres et de la condition humaine.

En un mot, ce n’est pas Sophia qui va changer le monde par elle-même mais l’intelligence artificielle dont elle est la représentation la plus tangible aux yeux de tous.

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