Hommage ému à René Girard...

René Girard, académicien, enseignant, critique littéraire, anthropologue, philosophe, est mort ce mercredi 4 novembre à Stanford. Il faisait partie des plus grandes figures intellectuelles françaises contemporaines, même s’il était davantage reconnu à l’étranger que dans notre pays où il n’a jamais été très en cour auprès de « l’intelligentsia » parisienne…

Je veux rendre un hommage ému à ce monument de la pensée française. René Girard était l’un des meilleurs ambassadeurs de la France à l’étranger, en particulier aux Etats-Unis où il vivait et enseignait dans les universités les plus reconnues depuis des décennies… Je l’admire et le lis depuis longtemps, car sa théorie du désir mimétique est, à mon sens, l’une des clés les plus puissantes et les plus accessibles pour décrypter les ressorts des relations humaines dans nos sociétés. Je lui avais d’ailleurs consacré plusieurs pages dans mon Manifeste pour une droite décomplexée en 2012.

Qu’est-ce donc que le « désir mimétique » ? C’est l’idée que « l’homme désire toujours selon le désir de l’autre » [3]. Un constat que chaque parent de plus d’un enfant a pu vérifier : les enfants ne cessent de vouloir le jouet que leur frère ou que leur sœur tient dans ses mains. Pas tellement parce que cet objet a une valeur inestimable, mais bien parce que c’est l’autre qui le possède… D’ailleurs, le plus souvent, si l’enfant a obtenu gain de cause, il se désintéresse quasi instantanément de l’objet pris à son frère ou à sa sœur. Quand il s’agit de petits enfants, l’antagonisme des désirs ne va pas au-delà de quelques cris et pleurs.

Mais quand il s’agit d’adultes ou de groupes sociaux, les tensions peuvent devenir extrêmes. Pour René Girard, ce désir mimétique peut déboucher sur une rivalité qui peut faire basculer un groupe ou une société dans un cycle de malaise, de jalousie, de violence. Pour arrêter l’escalade vers la violence généralisée, le groupe désigne un bouc émissaire, par nature innocent, dont le sacrifice collectif permettra de transférer les tensions. Le retour à la paix a pour prix la mise à mort d’un homme [4]. Ce bouc-émissaire finit par être déifié par la société qui l’a pourtant condamné car celle-ci a identifié qu’elle lui doit le retour de la concorde et que la victime n’était pas coupable… C’est ainsi que René Girard explique la naissance des rites et plus largement du religieux.

Relisez l’histoire, la littérature, les rapports humains –à commencer par la politique !- à la lumière de cette théorie et beaucoup de choses s’éclairent ! C’est assez fascinant ! Pensez à Œdipe-Roi, à Jésus-Christ, aux pogroms du Moyen-âge, aux sacrifices humains des Aztèques, ou même à la fable de La Fontaine « les Animaux malades de la Peste » :

« A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal… »

Merci à cet immense penseur d’avoir inspiré tant de chercheurs. Merci à lui d’avoir éclairé tant de lecteurs anonymes. Merci à lui d’avoir porté haut les couleurs de la France dans le monde universitaire international… Son intelligence et sa contribution atypique au débat nous manqueront !

JFC

Photo : Linda Cicero/Stanford News Service

Notes

[1R. Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961.

[2R. Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.

[3R. Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961.

[4R. Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.

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