Faisons d’urgence l’Europe de l’intelligence artificielle

Depuis plusieurs années déjà, les GAFAM ont envahi le marché européen et le quotidien de ses habitants : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft savent tout de nos propres vies. Ces géants du numérique qui saturent notre quotidien ont accès à un immense réservoir de données individuelles sur les citoyens européens.

Du côté chinois, c’est l’alliage entre l’autoritarisme du régime et l’immense potentiel de l’IA qui inquiète. La télévision d’Etat CCTV dévoilait en grande pompe, le 23 septembre dernier, la mise en place d’un gigantesque réseau de surveillance de ses 1,4 milliard d’habitants, en s’appuyant sur les équivalents des GAFAM, les BATX - Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi – capables de recouper des milliards de données sur les citoyens de l’Empire du Milieu, plus nombreux encore que les internautes européens et américains réunis.

Pendant ce temps, en Europe, faute de GAFAM et de BATX, nous passons plus de temps à réfléchir à la façon dont nous allons les taxer qu’à la façon dont nous allons les créer. En matière d’IA, la France et l’Europe ne sont qu’un vaste terrain de jeu sur lequel s’affrontent nos concurrents. Alors que la campagne des européennes a commencé, il est urgent que ce sujet soit mis au cœur des débats.

Notre continent a de l’or dans les mains : en matière de recherche sur l’IA, nous publions plus d’articles que la Chine et les Etats-Unis. Nos opérateurs télécoms, nos constructeurs automobiles, nos firmes énergétiques sont des leaders mondiaux. Mais l’absence de volonté commune nous condamne à rester les spectateurs impuissants de la révolution de l’IA. Elle nous relègue à l’écart du nouvel ordre sino-américain en train de se dessiner. L’Europe ne représente en effet qu’à peine un dixième des investissements en capital-risque dans l’IA, tandis que moins de 20% des « licornes », ces start-ups du numérique, sont basées en Europe. Même si la Commission Européenne s’est fixée un objectif ambitieux de 20 milliards d’euros par an d’investissements publics et privés d’ici 2030 dans l’IA, la Chine, dans son plan quinquennal, envisage de dépenser autour de 53 milliards d’euros par an, d’ici 2025. On ne boxe pas dans la même catégorie.

Il n’est pourtant pas trop tard pour rattraper le train en marche. Ce n’est qu’en agissant au niveau européen que nous aurons les moyens de lutter à armes égales. Et de nous mettre à la table d’un nouveau Yalta du numérique pour mieux encadrer les enjeux de l’IA à l’échelle mondiale.

D’abord, en reprenant le contrôle de nos données. L’UE doit se doter d’une législation commune obligeant ses entreprises d’ici 2023 à stocker leurs données en Europe. Le cloud européen de la recherche présenté à la fin de l’année dernière est un premier pas en avant, il faut l’ouvrir à nos entreprises !

Ensuite, se doter d’un régulateur européen pour favoriser l’émergence d’un marché unique des télécoms. Avec 105 opérateurs (contre 3 aux Etats-Unis et en Chine), nous sommes incapables d’avoir des géants en mesure d’investir dans les réseaux de demain, laissant des pans entiers du territoire sur le bas-côté de la révolution numérique.

Le droit de la concurrence est inadapté. La décision absurde de la Commission européenne d’interdire le rapprochement entre Alstom et Siemens nous prive là aussi de la possibilité de faire émerger un géant susceptible d’investir dans le ferroviaire automatisé de demain. PSA, Renault, BMW, Volkswagen ont, sur l’automobile, largement les moyens de lutter contre les voitures autonomes de Tesla et de ses concurrents chinois que sont les Byton et autres Xpeng Motors. Alors qu’on évoque une fusion dans le secteur automobile entre PSA et Fiat/Chrysler, la Commission européenne fera-t-elle, là aussi, la même erreur ?

L’IA peut également être une réponse aux défis d’une Europe en proie à une angoisse sécuritaire sans précédent. La gestion des frontières extérieures de l’Union serait considérablement améliorée grâce aux drones de surveillance et aux capteurs numériques. Même chose sur la défense et la sécurité : Américains, Russes et Chinois auront demain des armées de robots. Qu’attendons-nous pour aller plus loin que les coopérations renforcées et mutualiser nos moyens de recherche ?

Enfin, ayons le courage d’aborder l’harmonisation fiscale autrement. S’il est impossible – pour le moment – d’aboutir à une taxation européenne des GAFAM, il faut réfléchir d’urgence à une fiscalité compétitive, en cessant, par exemple, de taxer les bénéfices réinvestis en R&D à l’échelle européenne. Les Etats-Unis le font, pourquoi pas nous ?

Les élections qui approchent doivent être l’occasion de parler de l’avenir de l’Europe, dans cette guerre des Intelligences Artificielles. En donnant à notre continent les moyens d’être un acteur à part entière de la bataille de l’IA, nous serons en mesure d’en définir les règles globales, et de faire valoir les grands principes éthiques indispensables à l’humanité tout entière.

— 

Tribune de Jean-François Copé sur le site des Echos publiée le 3 avril 2019.

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