Réflexions libres sur la crise agricole française…

Il est à craindre que les aides limitées qui viennent d’être débloquées pour les éleveurs ne règlent pas la crise agricole. Une grande partie de nos agriculteurs reste plus que jamais au bord du gouffre. Mais il serait stérile de se limiter à pointer les insuffisances du gouvernement dans la gestion de crise. Pourquoi ? Car cette crise agricole ne date pas d’aujourd’hui ! Ses causes sont anciennes, profondes, durables. En un mot : structurelles. Un chiffre pour illustrer ce fait : depuis 2007, l’Allemagne – un territoire pourtant tellement moins bien doté que la France pour l’agriculture- a dépassé notre pays en matière de production agricole et d’exportations agroalimentaires…

L’enjeu n’est donc pas de se contenter de réponses ponctuelles, mais de se mettre à la place des agriculteurs afin de comprendre les ressorts profonds de la crise qui les frappe, et, surtout, d’apporter une vision et des propositions crédibles pour assurer leur avenir. Cette démarche est essentielle, car, je le dis depuis des années, l’agriculture n’est pas un secteur économique comme un autre. Les biens de la terre ne sont pas des biens « neutres » à l’instar d’un ordinateur ou d’un pot de peinture. Ce sont des produits qui nous nourrissent. L’alimentation, c’est la vie ! L’agriculture en France c’est aussi notre passé et notre avenir. Notre passé, car des siècles de travail de la terre ont façonné nos paysages, nos terroirs, notre géographie, ainsi qu’un art de vivre auquel nous tenons tous. Et ce n’est pas parce qu’une majorité des Français vit dans les villes qu’elle n’est pas viscéralement attachée à ses campagnes ! Notre avenir, car la production agricole sera cruciale quand nous devrons nourrir plus de 11 milliards d’hommes en 2100. L’indépendance alimentaire sera l’un des enjeux du siècle et l’excellence de notre agriculture l’un des socles du sursaut français.

Dans ce contexte, je voulais partager avec vous quelques réflexions libres sur la crise agricole ainsi que des propositions pour en sortir. Qualité, compétitivité, filières structurées, réduction des normes sont les quatre piliers sur lesquels notre agriculture doit baser son sursaut.

1/ Les politiques n’ont pas vraiment anticipé le recul de la Politique Agricole Commune (PAC). La PAC, mise en place en 1962, a permis une modernisation extraordinaire de l’agriculture européenne et a assuré des revenus décents à de nombreux agriculteurs. La France en a bénéficié au premier chef plus que l’Allemagne ou les Pays-Bas par exemple. Mais aujourd’hui alors que la PAC est en voie de démantèlement progressif –fin des quotas laitiers, baisse du budget -, nombre de nos agriculteurs, malgré leurs sacrifices, se retrouvent en difficulté financière. La France doit convaincre la Commission de prendre des mesures d’urgence d’ampleur (achat de lait pour faire remonter les cours par exemple) qui permettraient aux éleveurs de sortir la tête de l’eau.

2/ L’agriculture, comme d’ailleurs l’ensemble de notre économie, souffre d’un manque de compétitivité : un coût du travail trop élevé et une surcharge de normes, par rapport à nos voisins européens. C’est l’exemple des éleveurs que j’ai rencontrés près de Maubeuge début juillet et qu’on « emmerde » sur la taille des haies qui entourent leurs champs ! Nous rendons souvent Bruxelles responsable de l’absurdité de ces normes. Vrai… sauf que la France les applique avec plus de zèle que les autres Etats membres ! Deux réponses concrètes sont souhaitables : d’abord, une baisse massive des charges sociales pour nous remettre au niveau du coût du travail en cours chez nos concurrents européens. Je reste convaincu que le transfert d’une part des charges vers la TVA est la meilleure solution ! Ensuite, une réduction des normes et contrôles de toutes natures. Le gouvernement a annoncé une « pause » de 6 mois. Il faut aller beaucoup plus loin. La question de l’harmonisation des normes fiscales, sociales et environnementales en Europe est un vieux serpent de mer… En attendant d’avancer sur ce chantier, alignons tout simplement nos normes sur celles de nos voisins allemands qui n’ont pas la réputation d’être d’odieux pollueurs !

3/ La baisse de la consommation de viande. Avec la crise qui réduit les budgets consacrés à l’alimentation, les scandales alimentaires, la sensibilisation aux risques environnementaux et de santé, la consommation de viande a diminué en Europe et en France. -27% en ce qui concerne la viande bovine depuis 1979 en France et -13% pour la viande de porc depuis 2003… L’embargo sur la Russie a empiré la donne. A court terme, alors que la question des navires « Mistral » est soldée, la question de la levée de cet embargo ne doit rien avoir de tabou. A plus long terme, la réponse tient dans la conquête de débouchés extérieurs (en Asie on consomme de plus en plus de bœuf) et la mise en avant de la qualité française (agriculture bio, traçabilité…). De petites exploitations ne peuvent seules imposer un label à l’international ou partir à la conquête des marchés d’export. Cela nous renvoie directement au point suivant, relatif à la taille des exploitations, à leur nécessité de grandir et de se structurer plus efficacement…

4/ Un problème de taille et de développement des exploitations : les exploitations de petite taille sont les plus nombreuses en France. Elles peuvent survivre sur un marché de niche avec un travail sur la différenciation, la proximité, la qualité, le haut de gamme. Il faut d’ailleurs les y encourager ! En revanche elles sont à la peine sur le « moyen de gamme » où elles ne peuvent pas faire assez de volume pour se payer. Pour résister sur ce segment, il faut pouvoir atteindre des tailles critiques qui permettent de faire des économies d’échelles à l’instar des grandes fermes allemandes. A cet égard, l’expérimentation de la ferme des « 1000 vaches » en France devrait être moins « fliquée » : la préfecture lui interdit aujourd’hui de dépasser les 500 têtes, quand l’Allemagne compte, sans que cela ne pose de problème, 200 fermes de plus de 1000 têtes… Laissons à ce modèle une chance de s’implanter en France. Il doit pouvoir cohabiter avec des exploitations plus petites, tournées vers la qualité. J’ajoute qu’un axe de développement massif pour ces exploitations est ce qu’on appelle l’économie circulaire : une économie plus durable qui élimine au maximum les gaspillages. Par exemple, les déchets organiques agricoles peuvent être transformés en énergie dans une ferme via le processus de méthanisation, ce qui peut apporter un complément de revenu à l’agriculteur tout en réduisant la pollution. A cause notamment de nos rigidités administratives, ce secteur se développe lentement en France (180 méthaniseurs agricoles aujourd’hui) alors qu’il fonctionne à plein en Allemagne (8000 méthaniseurs…). Là encore, alignons les contraintes administratives sur celles de nos voisins pour jouer à armes égales.

5/ De trop faibles marges : le coût de production d’un porc est d’environ 1,50 € le kilo, alors que ce même kilo n’est acheté qu’à 1,23 €à l’éleveur pour être revendu au final souvent plus cher dans les rayons de supermarchés. Nombre d’éleveurs vendent ainsi à perte… Au-delà du coût du travail, abordé en point 2/, se pose ici la question du nombre et des pratiques des intermédiaires qui, à chaque étape, rognent sur la part du prix de vente final qui revient aux producteurs. Sur le prix de vente global d’un porc, l’éleveur va récupérer 32% contre 39% à la distribution, 8% à l’abattage 16% à la charcuterie, alors que c’est l’éleveur qui a des coûts fixes plus élevés. L’enjeu est d’arriver à réduire les marges de ces intermédiaires pour augmenter la part du « gâteau » des éleveurs. Cela peut passer par plusieurs méthodes : réduire le nombre des intermédiaires (c’est la stratégie de Frédéric Debacker éleveur rencontré dans la Nièvre qui vend en direct, au distributeur voisin, résultat 15% de marges de plus pour lui, et 15% de prix à la vente en moins côté distributeur) ou organiser la filière des producteurs pour peser face à la grande distribution. Un producteur isolé ne peut pas faire le poids dans une négociation, à la différence d’une filière structurée. C’est ainsi qu’on donnera corps à la « contractualisation » entre producteurs et distributeurs dont on parle tant depuis des années sans réel succès jusqu’à présent. Pourquoi les éleveurs ne s’inspireraient-ils pas de la réussite des producteurs d’oléoprotéagineux qui, en se fédérant, ont pu sécuriser les prix, créer des centres d’innovation et de recherche et même déboucher sur la naissance d’un leader mondial de l’agro-business comme Sofiprotéol ?

Il s’agit d’un travail de longue haleine. Nous ne nous en sortirons pas si nous nous enfermons dans une course aux subventions – qui n’est jamais qu’un moyen de retarder l’échéance des difficultés. Nous ne nous en sortirons pas non plus si un procès en pollution ou en « déshumanisation »de l’agriculture est intenté dès qu’on évoque la question de la compétitivité… Le sursaut de notre agriculture est à ce prix !

Qu’en pensez-vous ? A très bientôt,

Partager cet article

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Plongée dans la French-Tech (énième épisode)Lire cet article

Après Parrot et Withings, j’ai poursuivi ma découverte de la French-Tech. Je (...)

Pour un droit d’asile intelligent, contribuons à l’accueil des réfugiés syriens !Lire cet article

Je défends depuis des années le concept d’une droite décomplexée. Elle a souvent été qualifiée, à tort, d’excessive. Elle repose sur trois piliers (...)

Pour recevoir l'actualité de
Jean-François Copé

Ma Newsletter