Que reste-t-il du 11 janvier ?

« Que reste-t-il du 11 janvier ? » Est-ce une question provocatrice ? Un « teasing » polémique ? Une « punch-line » ? Un pavé dans la marre ? Pas vraiment… C’était le sujet que j’avais choisi pour débattre avec mes amis de Génération France le 20 mai dernier autour du philosophe Marcel Gauchet, dont les travaux sur la religion et la démocratie sont mondialement réputés.

Pour Gauchet, après les terribles attentats de janvier, nous avons très vite tourné la page. Il y a eu la magnifique mobilisation populaire. Puis nous sommes chacun retournés à nos quotidiens sans véritablement chercher à comprendre ce que nous avions subi. Si bien qu’aujourd’hui il ne reste pas grand-chose du 11 janvier sauf un souvenir diffus dont on ne parle plus. Je partage ce constat. La vitesse avec laquelle la tentative d’attentat contre une église à Villejuif en avril a été « évacuée », alors qu’elle a coûté la vie à l’une de nos compatriotes, ne fait que renforcer cette conviction.

Gauchet avance notamment trois explications de cette étrange amnésie. D’abord, la frénésie de notre société de communication. Les évènements sont traités comme des « flashs ». On multiplie les bandes annonces à J-3. On fait une édition spéciale le jour J. Et puis, à J+3 ce qui était au cœur de l’actu est déjà oublié, chassé par le buzz qui court, info après info, comme un canard sans tête… Les attentats n’ont malheureusement pas échappé à cette règle. Il ne s’agit pas pour moi de faire ici le procès des médias, mais de nous interroger sur notre difficulté collective à prendre le temps d’approfondir les choses…

Gauchet dresse ensuite un parallèle passionnant avec un syndrome post traumatique. Sidérée par la violence, en état de choc, la société française aurait inconsciemment relégué en bloc les attentats au fin fond de sa mémoire. Pour se protéger, oublier, tenter de vivre sans être obsédé par la peur. C’est humain. Le problème est que cela ne permet pas de comprendre ce qu’il s’est passé. Les hommes politiques, les « experts », les intellectuels auraient dû faire ce travail d’analyse, de réflexion et d’explication nécessaire pour susciter une résilience collective… Ils ont failli. Nous n’avons ni nommé l’ennemi, ni voulu comprendre d’où il venait. Le risque est double. D’une part, le trauma est refoulé mais il n’est pas soigné. La société demeure donc en souffrance invisible et profonde. D’autre part, si nous ne comprenons pas les causes de la violence, nous ne pouvons pas l’éradiquer. Elle peut exploser de nouveau demain…

Dernière explication, ce que Gauchet appelle « la laïcité d’ignorance ». Nos sociétés européennes sont arrivées à un tel degré de sécularisation qu’elles en sont devenues largement hermétiques au fait religieux. Elles ne sont plus capables d’en comprendre les motivations, les ressorts, les pratiques, les réflexes. Cela est vrai pour le christianisme (combien de Français savent réellement pourquoi l’Ascension ou le 15 août sont fériés ?). Cela l’est encore plus pour l’Islam, religion dont l’implantation est récente en France et qui est mal connue. Gauchet rappelle que les « laïcards » de 1905 ne souffraient pas de telles lacunes : pour la plupart d’entre eux ils avaient reçu une éducation religieuse. Résultat : nous avons toutes les peines du monde à comprendre certains comportements de nature religieuse qu’ils soient fanatiques et sectaires, comme ceux du 11 janvier, ou qu’ils soient inoffensifs, à l’image du Carême ou du Ramadan. Cela créé des fantasmes, des phobies, des maladresses. Nous ne pouvons pas prétendre construire un dialogue constructif avec l’Islam de France tant que l’ignorance réciproque nous séparera. D’ailleurs, plus j’y réfléchis, plus je pense que l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque est une nécessité. Régis Debray le propose depuis plus de 10 ans… Et si nous l’appliquions enfin sérieusement ?

Je résume ici quelques points passionnants soulevés par Marcel Gauchet… Mais il ne s’agissait en rien d’un cours magistral ou d’une leçon. Plutôt d’un échange interactif, riche, dense, passionnant. Pluriel. Multiple. Violence, intégration, voile, tolérance, laïcité, Islam, condition des femmes, christianisme, identité, concordat, loi de 1905… nos débats auraient pu se prolonger encore plus tard dans la nuit si les huissiers de la salle n’avaient pas fait leur boulot, en nous mettant gentiment dehors ! C’est cela l’esprit de Génération France : le débat sans langue de bois, l’échange, l’émulation. Avec pour but de déboucher sur les idées nouvelles qui permettront demain un sursaut français.

Un petit mot pour finir sur Marcel Gauchet. Chacun sait que c’est un intellectuel de haut vol qui fait honneur à notre pays. Mais derrière l’intelligence pour tout dire fascinante du philosophe, il y a un homme. Attachant. Quand nous avons préparé ensemble ce débat, dans mon bureau de l’Assemblée nationale, j’ai été frappé de son humour, de son humilité et de sa gentillesse. De son ouverture d’esprit aussi. Marcel Gauchet ne fait pas mystère qu’il se situe plutôt à gauche. J’ai apprécié qu’il vienne discuter sans préjugé avec moi qui ai théorisé la droite décomplexée…

Oui, vraiment, faire de la politique autrement.

A très vite !

JFC.

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