Jean-François Copé, à propos des quartiers sensibles, de Macron et de la dureté de la politique

LE NOUVEL ECONOMISTE - Révélateur : se rendant à son rendez-vous parisien avec Le nouvel Economiste, Jean-François Copé peste contre les bouchons dans la capitale après avoir quitté, comme à regret, Meaux dans l’après-midi. Celui qui fut longtemps l’un des enfants prodige de la droite a manifestement trouvé dans la ville dont il est le maire depuis 1995 plus qu’un havre, une véritable raison d’être. “Ce mandat touche à tous les aspects de la société et tout ce qu’un maire décide a des conséquences concrètes. L’on retrouve ici toute la noblesse de la politique”, explique-t-il. Très concrètement, Jean-François Copé se fait fort de réhabiliter les cités difficiles de sa ville en y faisant la démonstration qu’il n’y a pas de fatalité. Sa méthode tient en un principe : si l’on veut avoir des résultats dans ces quartiers, “il faut tout faire en même temps”. Une méthode qu’il pourrait vouloir mettre en œuvre à une autre échelle ? “Pour la première fois depuis quinze ans, je n’ai pas un plan millimétré à conduire, un poste à conquérir” avoue Jean-François Copé, qui n’en observe pas moins avec intérêt, mais de façon critique, un autre prodige de la politique, Emmanuel Macron. “Nous avons élu président quelqu’un qui auparavant n’avait jamais vu un électeur. (…). Ce qui apparaissait au départ comme un élément positif et novateur se révèle être aujourd’hui son handicap majeur”, tranche-t-il.

Propos recueillis par Philippe Plassart

Les quartiers sensibles ne sont pas des quartiers comme les autres. Tout l’objectif est de faire en sorte que ceux qui y habitent aient autant de chances que les autres. C’est cela la République de l’égalité des chances. Ce à quoi aspirent les populations de ces quartiers est le retour à la normalité, et à vivre comme les autres. Tout le problème que je rencontre depuis que je suis élu à Meaux vient de ce que je dois essayer de convaincre des gens à Paris qui, parce qu’ils sont éloignés, ne peuvent pas y croire. Il y a vraiment plus qu’une césure, une fracture, entre ceux qui sont chargés sur le terrain de prendre en main le problème – et donc de faire un diagnostic lucide – sur les quartiers sensibles, et ceux qui depuis Paris sont en charge de décider.

Ces derniers versent soit dans des clichés politiquement corrects contestant la réalité des phénomènes, empreints de bons sentiments et donnant des leçons de morale, soit dans l’autre sens affirmant que les mesures envisagées coûtent trop cher ou s’interrogeant sur le bien-fondé d’en réserver le bénéfice à cette population et pas aux autres. Ayant compris très tôt cette incompréhension profonde, je me suis persuadé que la meilleure manière pour convaincre était de montrer des résultats, de façon à prouver que la politique sert à quelque chose. Pour cela, j’ai fait un diagnostic simple et qui tient dans ce principe : si l’on veut avoir des résultats dans ces quartiers, il faut tout faire en même temps. Il faut en même temps casser les tours pour déghettoïser et les remplacer par des immeubles de quatre étages, et là où il n’y a que des logements sociaux, faire un mix avec de l’accession à la propriété ; deuxièmement, il faut mettre de la sécurité, avec des caméras vidéos, des policiers municipaux armés, une présence très structurée de la police municipale, de la police nationale et du parquet, ainsi que des chefs d’établissements scolaires ; troisièmement, il faut avoir une politique culturelle assumée dans ces quartiers avec des médiathèques, des salles de spectacle pour que les gens puissent s’y retrouver autour de toutes les formes d’arts possibles pour leur permettre de s’épanouir, de se valoriser, de se sentir considérés ; enfin, une politique de l’emploi active en instituant une zone franche défiscalisée qui embauche les gens du quartier. Ces quatre éléments forment ensemble un tableau de bord permettant d’initier un mouvement général, à l’instar des expériences menées dans les villes américaines dans le cadre du programme “empowerment zone” lancé par Al Gore dans les années 90 et dont je me suis inspiré. En menant l’action sur ces quatre fronts à la fois et en les déroulant au fil des années, on parvient petit à petit à déghettoïser ces quartiers parce qu’en cassant les tours, il y a moins de lieux de non-droit. Une tour est un monstre propice à toutes les violences et où la République ne peut pas être présente.

Résultat : au bout d’un certain nombre d’années, le quartier change du tout au tout, le vote n’est plus le même – le Front national s’écroule – et surtout, concrètement, la délinquance et le chômage baissent. Et au total, les conditions de vie s’améliorant, les habitants redeviennent contents de se retrouver ensemble. Il faut certes du temps pour mener ces actions publiques mais au final, vous n’avez plus la même ville. Et cela s’est traduit dans les résultats électoraux de Meaux. J’y suis élu et j’ai cette chance, à chaque fois au premier tour avec des scores importants, de 65 % à 70 %. Fait significatif, mes scores sont plus élevés dans certains de ces quartiers dits sensibles et qui ont été complètement transformés, que dans le centre-ville qui me soutient pourtant aussi !

Les conditions de la réussite

La morale de l’histoire est qu’il n’y a pas de fatalité dans ces quartiers et que le redressement passe par un certain nombre de conditions. Il ne faut pas se bander les yeux et faire un diagnostic juste sur les problèmes, la lutte contre le communautarisme, l’islamisme radical, le chômage, l’insécurité. Il faut ensuite avoir de la considération pour les habitants de ces quartiers : ils ont fondamentalement envie de faire des choses et de s’en sortir. Et pour cela, il faut leur donner les outils, sans assistanat, avec des droits et des devoirs. Enfin, il faut laisser agir les maires et leur faire confiance. Je suis désolé de voir la manière avec laquelle les maires sont aujourd’hui foulés au pied, étranglés financièrement par l’État qui leur applique des restrictions très fortes qu’il ne s’applique pas à lui-même. Bien entendu, il est inimaginable d’opérer une telle transformation des quartiers sans une concertation permanente avec la population qui y habite. Il faut s’appuyer sur les associations de quartier quand elles sont dynamiques, organiser des réunions de quartier. Tous les vendredis après-midi, je tiens pour ma part une permanence de quartier où je reçois sans rendez-vous individuellement tous ceux qui le souhaitent. C’est une opportunité pour moi formidable, en écoutant mes administrés et en leur apportant toute l’aide que je peux, d’avoir aussi un reflet de la société, de ses difficultés et de ses espoirs.

Les zones franches sont souvent critiquées par ceux qui n’y sont pas. Dire que les emplois qui y sont créés ne sont pas créés ailleurs, c’est enfoncer une porte ouverte ! Se plaindre que les exonérations créent des effets d’aubaine, c’est faire une erreur d’appréciation car ces exonérations rétablissent en fait l’égalité des chances. Et il est absurde de critiquer enfin le coût des zones franches, puisque le principe même d’une défiscalisation est de ne coûter au contribuable que si ça marche. En réalité, ces mesures spécifiques ne sont véritablement opérationnelles que s’il y a un projet de ville derrière. Il faut que tout le monde travaille ensemble. Il faut une école de la deuxième chance, mais aussi des mesures d’accompagnement qui peuvent être sévères lorsque par exemple, un jeune ne se rend pas à un entretien d’embauche. Ainsi mise en place, les résultats de cette politique sont alors au rendez-vous. À Meaux, le taux de chômage a été ramené légèrement en dessous de la moyenne nationale. D’autres maires aussi ont fait un travail fantastique : Pierre Fond à Sartrouville, Pierre Bédier à Mantes-la-Jolie, Patrick Devedjian à Anthony. D’autres malheureusement parfois, par manque de discernement, sont moins actifs ou passent des mauvais accords avec les mauvaises personnes.

Le sort funeste du plan Borloo

J’ai beaucoup regretté la manière dont Emmanuel Macron, et avec lui toute une bien-pensance qui considère qu’on a déjà trop donné à ces quartiers, a balayé d’un revers de main les propositions de Jean-Louis Borloo dans son rapport. Jean-Louis Borloo restera pour tous ceux qui connaissent le sujet des banlieues un grand ministre de la Ville, si ce n’est le meilleur. Avec une idée simple, à l’époque, alors que j’étais moi-même ministre du budget : créer l’ANRU – Agence nationale de la rénovation urbaine – qui, en concentrant les budgets d’investissements, démultipliait l’effet de levier. Les quartiers sensibles sont en train de devenir l’un des grands rendez-vous manqués de ce quinquennat. Il y a une absence totale de perception du problème et surtout de volonté politique d’en sortir. Nous avions mis beaucoup d’espoir dans le programme annoncé par Emmanuel Macron au début 2018. Et tout cela est mort en une journée à l’Élysée en juillet.

L’inexpérience d’Emmanuel Macron

À l’égard d’Emmanuel Macron, j’ai commencé – je ne m’en suis pas caché – par avoir un regard assez bienveillant. Détestant tout sectarisme, je trouvais que Macron donnait un coup de jeune à l’action politique et que cela avait du sens d’avoir à la tête de notre pays quelqu’un d’à la fois “business friendly” et pragmatique. Je pense aussi que la France a besoin d’être gouvernée à droite. Ce n’a pas toujours été le cas dans notre Histoire. Mais là, il est vraiment indispensable d’assouplir le Code du travail, de prendre un tournant sécuritaire, de réformer l’État. Ce qui fait l’identité de la droite, c’est à la fois l’autorité et le progrès. Et j’ai pensé qu’Emmanuel Macron serait ce président de droite qu’on n’attendait plus. L’évolution de ces derniers mois m’inquiète, les critiques qui pleuvent sur lui sont trop violentes mais pas totalement infondées. J’entends beaucoup de monde qui pointe l’arrogance d’Emmanuel Macron et sa solitude. Selon moi, le mot qui le caractérise le mieux c’est l’inexpérience. Nous avons élu président quelqu’un qui auparavant n’avait jamais vu un électeur, passé du temps dans un quartier difficile, mesuré ce que signifie la grande pauvreté. Et on ne peut pas vraiment lui en vouloir puisqu’il avait souhaité être élu sans jamais avoir été maire ou député. Mais c’est à mon sens ce qui lui pèse le plus aujourd’hui.

Ce qui apparaissait au départ comme un élément positif et novateur se révèle être au bout de quelques mois son handicap majeur. Une telle inexpérience coûte. Quoi qu’on en dise, la politique est un métier : il faut y consacrer des années et des années, être élu maire, député, ministre, battu, réélu, souffrir et prendre des coups et un jour, au bout de ce parcours, on est prêt. Aujourd’hui, Macron prend son inexpérience en boomerang. Et au lieu de la compenser avec des gens qui auraient autour de lui de l’expérience et qui pourraient lui dire “stop !”, “attention !” par exemple, en lui évitant cette semaine désastreuse dans l’est et le nord du pays durant laquelle il a confondu en permanence la fonction mémorielle, qui était majeure, avec les contingences de l’actualité comme le prix du diesel. Emmanuel Macron recourt aux arguments d’autorité par une sorte d’arrogance qui se développe assez naturellement chez certaines personnalités quand elles sont prises en défaut. Il faut espérer qu’Emmanuel Macron retienne les leçons. La France a énormément changé. Le clivage politique n’est plus entre la droite et la gauche. Il est entre les partis de gouvernement, dédiés à la réforme et à l’action au service des citoyens, et les partis extrémistes. Et dans ce contexte-là, il faut que Macron réussisse ou qu’émerge un homme ou une femme qui soit en mesure de constituer une alternative. Sinon, ce sera Mélenchon, Le Pen.

Les difficultés des Français à l’aune de l’Histoire

Nous sortons des commémorations du centenaire de la guerre de 14-18. Un sujet sur lequel je suis très sensibilisé puisque nous avons ouvert en 2011 à Meaux un musée qui est le plus important d’Europe sur ce tragique conflit, et qui a dépassé les 750 000 visiteurs depuis son ouverture. Donc je suis parfois mal à l’aise à évoquer les difficultés du quotidien d’aujourd’hui quand je garde en tête l’horreur absolue de ce qu’ont vécu nos arrières grands-parents il y a cent ans. Nous sommes un pays et un continent prospères qui n’a plus connu la guerre depuis 1945, à l’exception de l’ex-Yougoslavie.

Il y a quelque chose de terrible à établir un parallèle entre notre situation et la période des années trente. Ce parallèle n’est d’ailleurs pas totalement dénué de fondements au regard de la montée des extrémismes. En même temps, de quoi parle-t-on ? Bien sûr, je suis le premier à trouver absurde cette politique fiscale et à comprendre cette overdose fiscale. Il y a quelque chose d’insupportable à voir ce gouvernement incapable de diminuer la dépense publique et augmenter sans cesse les impôts. Je comprends cette colère, mais je dis en même temps attention, nous jouons avec le feu entre ce gouvernement qui pratique une fiscalité absurde et la tentation chez certains de voter extrémiste. Cela rend d’autant plus urgent l’émergence d’une voix pour mener une politique de redressement sérieuse sans recourir aux extrêmes.

Une prise de distance qui n’exclut pas des prises de paroles

J’ai pris un peu de hauteur par rapport à la politique quotidienne. Je suis beaucoup moins dans le commentaire au jour le jour, ce qui n’empêche pas des prises de parole sur des sujets donnés, ma voix pouvant porter au gré des circonstances. Je suis dans une nouvelle étape de ma vie politique. J’ai ressenti au lendemain de la débâcle de François Fillon le besoin de prendre un peu de recul et me consacrer un peu plus à mon mandat de maire et à mon métier d’avocat. Le mandat de maire est passionnant. Il permet de construire un leardership, de proposer une vision, et de les mettre en œuvre car on a le temps pour cela. Ce mandat touche à tous les aspects de la vie en société et tout ce qu’un maire décide a des conséquences concrètes. L’on retrouve ici toute la noblesse de la politique. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à choisir le mandat de maire par rapport à celui de député. Par ailleurs j’exerce la profession d’avocat depuis de nombreuses années pour ne pas dépendre matériellement de la politique et pouvoir voir autre chose que la seule vie des affaires publiques de notre pays. Pour la première fois depuis quinze ans, je n’ai pas un plan d’action millimétré à conduire, un poste à conquérir !

Je suis arrivé à un degré de maturité important, en prenant beaucoup de coups et en traversant des périodes difficiles. Tout cela m’a amené à cette prise de distance, et en même temps à la relativisation de tous ces excès. Je pense à la violence des commentateurs ou celle des réseaux sociaux qui pervertissent beaucoup le climat. En même temps, je suis frappé du décalage entre certains discours et la réalité de ce que vit notre société. L’exemple le plus criant est l’intelligence artificielle qui est absente dans les discours politiques alors qu’elle est en train de bouleverser durablement nos sociétés modernes.

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Jean-François Copé était l’invité de Nicolas Beytout pour L’OpinionLire cet article

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